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Jean de La Bruyère - Textes de Jean de La Bruyère

Jean de la Bruyère histoire et biographie de la Bruyère

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Jean de la Bruyère l'auteur

Jean de La Bruyère

Jean de La Bruyère, est un écrivain et moraliste français. Il est né à Paris le 17 août 1645 et mort à Versailles le 11 mai 1696.

Il fut célèbre grâce à son recueil Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, qui comporte un ensemble de pièces littéraires symbolique du 17ème Siècle. Il fait partie des premiers écrivains à utiliser le style littéraire avec des phrases rythmées avec des effets de rupture.

Jean de La Bruyère

Jean de La Bruyère

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Les Caractères Discours sur Théophraste

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Les Caractères

Les Caractères Discours sur Théophraste






Je n’estime pas que l’Homme soit capable de former dans son esprit un projet plus vain et plus chimérique que de prétendre, en écrivant de quelque art ou de quelque science que ce soit, échapper à toute sorte de critique et enlever les suffrages de tous ses lecteurs.

Car, sans m’étendre sur la différence des esprits des Hommes, aussi prodigieuse en eux que celle de leurs visages, qui fait goûter aux uns les choses de spéculation et aux autres celles de pratique, qui fait que quelques-uns cherchent dans les Livres à exercer leur imagination, quelques autres à former leur jugement, qu’entre ceux qui lisent, ceux-ci aiment à être forcés par la démonstration, et ceux-là veulent entendre délicatement, ou former des raisonnements et des conjectures, je me renferme seulement dans cette science qui décrit les mœurs, qui examine les hommes, et qui développe leurs caractères, et j’ose dire que sur les ouvrages qui traitent des choses qui les touchent de si près, et où il ne s’agit que d’eux-mêmes, ils sont encore extrêmement difficiles à contenter.

Quelques savants ne goûtent que les apophtegmes des anciens et les exemples tirés des Romains, des Grecs, des Perses, des Égyptiens; l’histoire du monde présent leur est insipide; ils ne sont point touchés des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle attention à leurs mœurs. Les Femmes, au contraire, les gens de la cour, et tous ceux qui n’ont que beaucoup d’esprit sans érudition, indifférents pour toutes les choses qui les ont précédés, sont avides de celles qui se passent à leurs yeux et qui sont comme sous leur main: ils les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de vue les personnes qui les entourent, si charmés des descriptions et des peintures que l’on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de ceux enfin qui leur ressemblent et à qui ils ne croient pas ressembler, que jusque dans la chaire l’on se croit obligé souvent de suspendre l’Evangile pour les prendre par leur faible, et les ramener à leurs devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée.

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Les Caractères de Théophraste

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Les Caractères

Les Caractères de Théophraste



J’ai admiré souvent, et j’avoue que je ne puis encore comprendre, quelque sérieuse réflexion que je fasse, pourquoi toute la Grèce étant placée sous un même ciel et les Grecs nourris et élevés de la même manière, il se trouve néanmoins si peu de ressemblance dans leurs mœurs. Puis donc, mon cher Policlès, qu’à l’âge de quatre-vingt-dix neuf ans où je me trouve j’ai assez vécu pour connaître les Hommes, que j’ai vu d’ailleurs pendant le cours de ma vie toutes sortes de personnes et de divers tempéraments, et que je me suis toujours attaché à étudier les hommes vertueux comme ceux qui n’étaient connus que par leurs vices, il semble que j’ai dû marquer les caractères des uns et des autres, et ne me pas contenter de peindre les Grecs en général, mais même de toucher ce qui est personnel et ce que plusieurs d’entre eux paraissent avoir de plus familier. J’espère, mon cher Policlès, que cet ouvrage sera utile à ceux qui viendront après nous: il leur tracera des modèles qu’ils pourront suivre, il leur apprendra à faire le discernement de ceux avec qui ils doivent lier quelque commerce, et dont l’émulation les portera à imiter leur sagesse et leurs vertus. Ainsi je vais entrer en matière, c’est à vous de pénétrer dans mon sens, et d’examiner avec attention si la vérité se trouve dans mes paroles; et sans faire une plus longue préface, je parlerai d’abord de la dissimulation, je définirai ce vice, je dirai ce que c’est qu’un Homme dissimulé, je décrirai ses mœurs, et je traiterai ensuite des autres passions, suivant le projet que j’en ai fait.

De la dissimulation

La dissimulation n’est pas aisée à bien définir: si l’on se contente d’en faire une simple description, l’on peut dire que c’est un certain art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un homme dissimulé se comporte de cette manière: il aborde ses ennemis, leur parle, et leur fait croire par cette démarche qu’il ne les hait point; il loue ouvertement et en leur présence ceux à qui il dresse de secrètes embûches, et il s’afflige avec eux s’il leur est arrivé quelque disgrâce; il semble pardonner les discours offensants que l’on lui tient; il récite froidement les plus horribles choses que l’on lui aura dites contre sa réputation, et il emploie les paroles les plus flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris par les injures qu’ils en ont reçues. S’il arrive que quelqu’un l’aborde avec empressement, il feint des affaires, et lui dit de revenir une autre fois. Il cache soigneusement tout ce qu’il fait; et à l’entendre parler, on croirait toujours qu’il délibère. Il ne parle point indifféremment; il a ses raisons pour dire tantôt qu’il ne fait que revenir de la campagne, tantôt qu’il est arrivé à la ville fort tard, et quelquefois qu’il est languissant, ou qu’il a une mauvaise santé. Il dit à celui qui lui emprunte de l’argent à intérêt, ou qui le prie de contribuer de sa part à une somme que ses amis consentent de lui prêter, qu’il ne vend rien, qu’il ne s’est jamais vu si dénué d’argent; pendant qu’il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde, quoique en effet il ne vende rien. Souvent, après avoir écouté ce que l’on lui a dit, il veut faire croire qu’il n’y a pas eu la moindre attention; il feint de n’avoir pas aperçu les choses où il vient de jeter les yeux, ou s’il est convenu d’un fait, de ne s’en plus souvenir. Il n’a pour ceux qui lui parlent d’affaire que cette seule réponse: " J’y penserai. " Il sait de certaines choses, il en ignore d’autres, il est saisi d’admiration, d’autres fois il aura pensé comme vous sur cet événement, et cela selon ses différents intérêts. Son langage le plus ordinaire est celui-ci: " Je n’en crois rien, je ne comprends pas que cela puisse être, je ne sais où j’en suis "; ou bien: " Il me semble que je ne suis pas moi-même "; et ensuite: " Ce n’est pas ainsi qu’il me l’a fait entendre; voilà une chose merveilleuse et qui passe toute créance; contez cela à d’autres; dois-je vous croire ? ou me persuaderai-je qu’il m’ait dit la vérité ? ", paroles doubles et

artificieuses, dont il faut se défier comme de ce qu’il y a au monde de plus pernicieux. Ces manières d’agir ne partent point d’une âme simple et droite, mais d’une mauvaise volonté, ou d’un homme qui veut nuire; le venin des aspics est moins à craindre.

De la flatterie

La flatterie est un commerce honteux qui n’est utile qu’au flatteur. Si un flatteur se promène avec quelqu’un dans la place: " Remarquez-vous, lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous ? cela n’arrive qu’à vous seul. Hier il fut bien parlé de vous, et l’on ne tarissait point sur vos louanges: nous nous trouvâmes plus de trente personnes dans un endroit du Portique; et comme par la suite du discours l’on vint à tomber sur celui que l’on devait estimer le plus homme de bien de la ville, tous d’une commune voix vous nommèrent, et il n’y en eut pas un seul qui vous refusât ses suffrages. " Il lui dit mille choses de cette nature. Il affecte d’apercevoir le moindre duvet qui se sera attaché à votre habit, de le prendre et de le souffler à terre. Si par hasard le vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos cheveux, il prend soin de vous les ôter; et vous souriant: " Il est merveilleux, dit-il, combien vous êtes blanchi depuis deux jours que je ne vous ai pas vu "; et il ajoute: " Voilà encore, pour un homme de votre âge, assez de cheveux noirs. " Si celui qu’il veut flatter prend la parole, il impose silence à tous ceux qui se trouvent présents, et il les force d’approuver aveuglément tout ce qu’il avance, et dès qu’il a cessé de parler, il se récrie: " Cela est dit le mieux du monde, rien n’est plus heureusement rencontré. " D’autres fois, s’il lui arrive de faire à quelqu’un une raillerie froide, il ne manque pas de lui applaudir, d’entrer dans cette mauvaise plaisanterie; et quoiqu’il n’ait nulle envie de rire, il porte à sa bouche l’un des bouts de son manteau, comme s’il ne pouvait se contenir et qu’il voulût s’empêcher d’éclater; et s’il l’accompagne lorsqu’il marche par la ville, il dit à ceux qu’il rencontre dans son chemin de s’arrêter jusqu’à ce qu’il soit passé. Il achète des fruits, et les porte chez ce citoyen; il les donne à ses enfants en sa présence; il les baise, il les caresse: " Voilà, dit-il, de jolis enfants et dignes d’un tel père. " S’il sort de sa maison, il le suit; s’il entre dans une boutique pour essayer des souliers, il lui dit: " Votre pied est mieux fait que cela. " Il l’accompagne ensuite chez ses amis, ou plutôt il entre le premier dans leur maison, et leur dit: " Un tel me suit et vient vous rendre visite "; et retournant sur ses pas: " Je vous ai annoncé, dit-il, et l’on se fait un grand honneur de vous recevoir. " Le flatteur se met à tout sans hésiter, se mêle des choses les plus viles et

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Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle

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Les Caractères

Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle



Je rends au public ce qu’il m’a prêté; j’ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage: il est juste que, l’ayant achevé avec toute l’attention pour la vérité dont je suis capable, et qu’il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j’ai fait de lui d’après nature, et s’il se connaît quelques-uns des défauts que je touche, s’en corriger. C’est l’unique fin que l’on doit se proposer en écrivant, et le succès aussi que l’on doit moins se promettre; mais comme les Hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur reprocher: ils seraient peut-être pires, s’ils venaient à manquer de censeurs ou de critiques; c’est ce qui fait que l’on prêche et que l’on écrit. L’orateur et l’écrivain ne sauraient vaincre la joie qu’ils ont d’être applaudis; mais ils devraient rougir d’eux-mêmes s’ils n’avaient cherché par leurs discours ou par leurs écrits que des éloges; outre que l’approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de mœurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l’instruction; et s’il arrive que l’on plaise, il ne faut pas néanmoins s’en repentir, si cela sert à insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire. Quand donc il s’est glissé dans un livre quelques pensées ou quelques réflexions qui n’ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, bien qu’elles semblent y être admises pour la variété, pour délasser l’esprit, pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui va suivre, à moins que d’ailleurs elles ne soient sensibles, familières, instructives, accommodées au simple peuple, qu’il n’est pas permis de négliger, le lecteur peut les condamner, et l’auteur les doit proscrire: voilà la règle. Il y en a une autre, et que j’ai intérêt que l’on veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue, et de penser toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les caractères ou les mœurs de ce siècle que je décris; car bien que je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, on ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son étendue et de son utilité, ne s’écarte du plan que je me suis fait d’y peindre les hommes en général, comme des raisons qui entrent dans l’ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible des réflexions qui les composent.

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Des Ouvrages de l’esprit

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Des Ouvrages de l’esprit




Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des Hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé; l’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes.



Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments; c’est une trop grande entreprise.



C’est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule: il faut plus que de l’esprit pour être auteur. Un magistrat allait par son mérite à la première dignité, il était Homme délié et pratique dans les affaires: il a fait imprimer un ouvrage moral, qui est rare par le ridicule.

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Les Caractères Du Mérite personnel

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Les Caractères Du Mérite personnel



Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent mérite, n’être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu’il laisse en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens se trouvent pour le remplacer ?



De bien des gens il n’y a que le nom qui vale quelque chose. Quand vous les voyez de fort près, c’est moins que rien; de loin, ils imposent.



Tout persuadé que je suis que ceux que l’on choisit pour de différents emplois, chacun selon son génie et sa profession, font bien, je me hasarde de dire qu’il se peut faire qu’il y ait au monde plusieurs personnes, connues ou inconnues, que l’on n’emploie pas, qui feraient très bien; et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de certaines gens que le hasard seul a placés, et de qui jusques alors on n’avait pas attendu de fort grandes choses.

Combien d’Hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies, sont morts sans qu’on en ait parlé ! Combien vivent encore dont on ne parle point, et dont on ne parlera jamais !

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Les Caractères Des Femmes

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Les Caractères Des Femmes




Les Hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d’une Femme: leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu’elles plaisent aux hommes: mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment entre elles l’aversion et l’antipathie.



Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin; un esprit éblouissant qui impose, et que l’on n’estime que parce qu’il n’est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui a sa source dans le cœur, et qui est comme une suite de leur haute Naissance; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu’elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et qui se montrent à ceux qui ont des yeux.



J’ai vu souhaiter d’être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques à vingt-deux, et après cet âge, de devenir un Homme.

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Les Caractères De la Société et de la Conversation

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Les Caractères De la Société et de la Conversation



Un caractère bien fade est celui de n’en avoir aucun.



C’est le rôle d’un sot d’être importun: un Homme habile sent s’il convient ou s’il ennuie; il sait disparaître le moment qui précède celui où il serait de trop quelque part.



L’on marche sur les mauvais plaisants, et il pleut par tout pays de cette sorte d’insectes. Un bon plaisant est une pièce rare; à un homme qui est né tel, il est encore fort délicat d’en soutenir longtemps le personnage; il n’est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer.

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Les Caractères Des Biens de fortune

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Les Caractères Des Biens de fortune



Un Homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d’un palais à la campagne et d’un autre à la ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille, et faire de son fils un grand seigneur: cela est juste et de son ressort; mais il appartient peut-être à d’autres de vivre contents.



Une grande Naissance ou une grande fortune annonce le mérite, et le fait plus tôt remarquer.



Ce qui disculpe le fat ambitieux de son ambition est le soin que l’on prend, s’il a fait une grande fortune, de lui trouver un mérite qu’il n’a jamais eu, et aussi grand qu’il croit l’avoir.

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Les Caractères De la Ville

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Les Caractères De la Ville



L’on se donne à Paris, sans se parler, comme un rendez-vous public, mais fort exact, tous les soirs au Cours ou aux Tuileries, pour se regarder au visage et se désapprouver les uns les autres.

L’on ne peut se passer de ce même monde que l’on n’Aime point, et dont l’on se moque.

L’on s’attend au passage réciproquement dans une promenade publique; l’on y passe en revue l’un devant l’autre: carrosse, chevaux, livrées, armoiries, rien n’échappe aux yeux, tout est curieusement ou malignement observé; et selon le plus ou le moins de l’équipage, ou l’on respecte les personnes, ou on les dédaigne.



Tout le monde connaît cette longue levée qui borne et qui resserre le lit de la Seine, du côté où elle entre à Paris avec la Marne, qu’elle vient de recevoir: les Hommes s’y baignent au pied pendant les chaleurs de la canicule; on les voit de fort près se jeter dans l’eau; on les en voit sortir: c’est un amusement. Quand cette saison n’est pas venue, les Femmes de la ville ne s’y promènent pas encore; et quand elle est passée, elles ne s’y promènent plus.

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Les Caractères De la Cour

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Les Caractères De la Cour




Le reproche en un sens le plus honorable que l’on puisse faire à un Homme, c’est de lui dire qu’il ne sait pas la cour: il n’y a sorte de vertus qu’on ne rassemble en lui par ce seul mot.



Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n’est qu’un vice, que l’on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu.



Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde ? de même, qui peut définir la cour ?

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Les Caractères Des Grands

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Les Caractères Des Grands



La prévention du peuple en faveur des grands est si aveugle, et l’entêtement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs manières si général, que, s’ils s’avisaient d’être bons, cela irait à l’idolâtrie.



Si vous êtes né vicieux, ô Théagène, je vous plains; si vous le devenez par faiblesse pour ceux qui ont intérêt que vous le soyez, qui ont juré entre eux de vous corrompre, et qui se vantent déjà de pouvoir y réussir, souffrez que je vous méprise. Mais si vous êtes sage, tempérant, modeste, civil, généreux, reconnaissant, laborieux, d’un rang d’ailleurs et d’une Naissance à donner des exemples plutôt qu’à les prendre d’autrui, et à faire les règles plutôt qu’à les recevoir, convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs dérèglements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la déférence qu’ils vous doivent, exercé toutes les vertus que vous chérissez: ironie forte, mais utile, très propre à mettre vos mœurs en sûreté, à renverser tous leurs projets, et à les jeter dans le parti de continuer d’être ce qu’ils sont, et de vous laisser tel que vous êtes.



L’avantage des grands sur les autres Hommes est immense par un endroit: je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie Le bonheur d’avoir à leur service des gens qui les égalent par le cœur et par l’esprit, et qui les passent quelquefois.

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Les Caractères Du Souverain ou de la République

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Les Caractères Du Souverain ou de la République







Quand l’on parcourt, sans la prévention de son pays, toutes les formes de gouvernement, l’on ne sait à laquelle se tenir: il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. Ce qu’il y a de plus raisonnable et de plus sûr, c’est d’estimer celle où l’on est né la meilleure de toutes, et de s’y soumettre.



Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, et la politique qui ne consiste qu’à répandre le sang est fort bornée et de nul raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à notre ambition: un Homme né cruel fait cela sans peine. C’est la manière la plus horrible et la plus grossière de se maintenir ou de s’agrandir.

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Les Caractères De l’Homme

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Les Caractères De l’Homme




Ne nous emportons point contre les Hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur

injustice, leur fierté, l’Amour d’eux-mêmes, et l’oubli des autres: ils sont ainsi faits, c’est leur nature, c’est ne pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s’élève.



Les hommes en un sens ne sont point légers, ou ne le sont que dans les petites choses. Ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les bienséances; ils changent de goût quelquefois: ils gardent leurs mœurs toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans l’indifférence pour la vertu.


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Les Caractères Des Jugements

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Les Caractères Des Jugements



Rien ne ressemble plus à la vive persuasion que le mauvais entêtement: de là les partis, les cabales, les hérésies.



L’on ne pense pas toujours constamment d’un même sujet: l’entêtement et le dégoût se suivent de près.



Les grandes choses étonnent, et les petites rebutent; nous nous apprivoisons avec les unes et les autres par l’habitude.

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Les Caractères De la Mode

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Les Caractères De la Mode




Une chose folle et qui découvre bien notre petitesse, c’est l’assujettissement aux modes quand on l’étend à ce qui concerne le goût, le vivre, la santé et la conscience. La viande noire est hors de mode, et par cette raison insipide; ce serait pécher contre la mode que de guérir de la fièvre par la saignée. De même l’on ne mourait plus depuis longtemps par Théotime; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que le peuple, et Théotime a vu son successeur.



La curiosité n’est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu’on a et ce que les autres n’ont point. Ce n’est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n’est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente, qu’elle ne cède à l’Amour et à l’ambition que par la petitesse de son objet. Ce n’est pas une passion qu’on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu’on a seulement pour une certaine chose, qui est rare, et pourtant à la mode.

Le fleuriste a un jardin dans un faubourg: il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire: il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie; il la quitte pour l’Orientale, de là il va à la Veuve, il passe au Drap d’or, de celle-ci à l’Agathe, d’où il revient enfin à la Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s’assit, où il oublie de dîner: aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau vase ou un beau calice: il la contemple, il l’admire. Dieu et la nature sont en tout cela ce qu’il n’admire point; il ne va pas plus loin que l’oignon de sa tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet Homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée: il a vu des tulipes.

Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d’une ample récolte, d’une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n’articulez pas, vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont donné avec abondance; c’est pour lui un idiome inconnu: il s’attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l’entretenez pas même de vos pruniers: il n’a de l’amour que pour une certaine espèce, toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à l’arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l’ouvre, vous en donne une moitié, et prend l’autre: " Quelle chair ! dit-il; goûtez-vous cela ? cela est-il divin ? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs. " Et là-dessus ses narines s’enflent; il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. O l’homme divin en effet ! homme qu’on ne peut jamais assez louer et admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! que je voie sa taille et son visage pendant qu’il vit; que j’observe les traits et la contenance d’un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune !

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Les Caractères De Quelques Usages

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Les Caractères De Quelques Usages



Il y a des gens qui n’ont pas le moyen d’être nobles. Il y en a de tels que, s’ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils étaient nobles.

Quelques autres se couchent roturiers, et se lèvent nobles.

Combien de nobles dont le père et les aînés sont roturiers !



Tel abandonne son père, qui est connu et dont l’on cite le greffe ou la boutique, pour se retrancher sur son aïeul, qui, mort depuis longtemps, est inconnu et hors de prise; il montre ensuite un gros revenu, une grande charge, de belles alliances, et pour être noble, il ne lui manque que des titres.

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Les Caractères De la Chaire

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Les Caractères De la Chaire



Le discours chrétien est devenu un spectacle. Cette tristesse évangélique qui en est l’âme ne s’y remarque plus: elle est suppléée par les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la régularité du geste, par le choix des mots, et par les longues énumérations. On n’écoute plus sérieusement la parole sainte: c’est une sorte d’amusement entre mille autres; c’est un jeu où il y a de l’émulation et des parieurs.



L’éloquence profane est transposée pour ainsi dire du barreau, où Le Maître, Pucelle et Fourcroy l’ont fait régner, et où elle n’est plus d’usage, à la chaire, où elle ne doit pas être.

L’on fait assaut d’éloquence jusqu’au pied de l’autel et en la présence des mystères. Celui qui écoute s’établit juge de celui qui prêche, pour condamner ou pour applaudir, et n’est pas plus converti par le discours qu’il favorise que par celui auquel il est contraire. L’orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en une chose, que, comme il ne cherche point à les rendre meilleurs, ils ne pensent pas aussi à le devenir.

Un apprentif est docile, il écoute son maître, il profite de ses leçons, et il devient maître. L’Homme indocile critique le discours du prédicateur, comme le livre du philosophe, et il ne devient ni chrétien ni raisonnable.

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Les Caractères Des Esprits forts

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Les Caractères

Les Caractères Des Esprits forts



Si toute religion est une crainte respectueuse de la Divinité, que penser de ceux qui osent la blesser dans sa plus vive image, qui est le Prince ?



Si l’on nous assurait que le motif secret de l’ambassade des Siamois a été d’exciter le Roi Très-Chrétien à renoncer au christianisme, à permettre l’entrée de son royaume aux Talapoins, qui eussent pénétré dans nos maisons pour persuader leur religion à nos Femmes, à nos enfants et à nous-mêmes par leurs Livres et par leurs entretiens, qui eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des figures de métal pour être adorées, avec quelles risées et quel étrange mépris n’entendrions-nous pas des choses si extravagantes ! Nous faisons cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c’est-à-dire pour faire très sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur paraître très folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins nos religieux et nos prêtres; ils les écoutent quelquefois, leur laissent bâtir leurs églises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en nous ? ne serait-ce point la force de la vérité ?



Il ne convient pas à toute sorte de personnes de lever l’étendard d’aumônier, et d’avoir tous les pauvres d’une ville assemblés à sa porte, qui y reçoivent leurs portions. Qui ne sait pas au contraire des misères plus secrètes qu’il peut entreprendre de soulager, ou immédiatement et par ses secours, ou du moins par sa médiation ! De même il n’est pas donné à tous de monter en chaire et d’y distribuer, en missionnaire ou en catéchiste, la parole sainte; mais qui n’a pas quelquefois sous sa main un libertin à réduire, et à ramener par de douces et insinuantes conversations à la docilité ? Quand on ne serait pendant sa vie que l’apôtre d’un seul Homme, ce ne serait pas être en vain sur la terre, ni lui être un fardeau inutile.

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