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A l obéissance passive

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A l obéissance passive
Page 2

I
 
Ô soldats de l’an deux ! ô guerres ! épopées !
Contre les rois tirant ensemble leurs épées,
Prussiens, Autrichiens,
Contre toutes les Tyrs et toutes les Sodomes,
Contre le tzar du Nord, contre ce chasseur d’Hommes
Suivi de tous ses chiens,

 
Contre toute l’Europe avec ses capitaines,
Avec ses fantassins couvrant au loin les plaines,
Avec ses cavaliers,
Tout entière debout comme une hydre vivante,
Ils chantaient, ils allaient, l’âme sans épouvante
Et les pieds sans souliers !
 
Au levant, au couchant, partout, au sud, au pôle,
Avec de vieux fusils sonnant sur leur épaule,
Passant torrents et monts,
Sans repos, sans sommeil, coudes percés, sans vivres,
Ils allaient, fiers, joyeux, et soufflant dans des cuivres
Ainsi que des démons !
 
La liberté sublime emplissait leurs pensées.
Flottes prises d’assaut, frontières effacées
Sous leur pas souverain,
Ô France, tous les jours c’était quelque prodige,
Chocs, rencontres, combats ; et Joubert sur l’Adige,
Et Marceau sur le Rhin !
 
On battait l’avant-garde, on culbutait le centre ;
Dans la pluie et la neige et de l’eau jusqu’au ventre,
On allait ! en avant !
Et l’un offrait la paix, et l’autre ouvrait ses portes,
Et les trônes, roulant comme des feuilles mortes,
Se dispersaient au vent !
 
Oh ! que vous étiez grands au milieu des mêlées,
Soldats ! l’œil plein d’éclairs, faces échevelées
Dans le noir tourbillon,
Ils rayonnaient, debout, ardents, dressant la tête ;
Et comme les lions aspirent la tempête
Quand souffle l’aquilon,
 
Eux, dans l’emportement de leurs luttes épiques,
Ivres, ils savouraient tous les bruits héroïques,
Le fer heurtant le fer,
La Marseillaise ailée et volant dans les balles,
Les tambours, les obus, les bombes, les cymbales,
Et ton rire, ô Kléber !
 
La Révolution leur criait : "Volontaires,
Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères !"
Contents, ils disaient oui.
"Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes !"
Et l’on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes
Sur le monde ébloui !
 
La tristesse et la peur leur étaient inconnues ;
Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues,
Si ces audacieux,
En retournant les yeux dans leur course olympique,
Avaient vu derrière eux la grande République
Montrant du doigt les cieux !
 
II
 
Oh ! vers ces vétérans quand notre esprit s’élève,
Nous voyons leur front luire et resplendir leur glaive,
Fertile en grands travaux,
C’étaient là les anciens. Mais ce temps les efface !
France, dans ton histoire ils tiennent trop de place.
France, gloire aux nouveaux !
 
Oui, gloire à ceux d’hier ! ils se mettent cent mille,
Sabres nus, vingt contre un, sans crainte, et par la ville
S’en vont, tambours battants.
A mitraille ! leur feu brille, l’obusier tonne.
Victoire ! ils ont tué, carrefour Tiquetonne,
Un enfant de sept ans !
 
Ceux-ci sont des héros qui n’ont pas peur des Femmes !
Ils tirent sans pâlir, gloire à ces grandes âmes !
Sur les passants tremblants.
On voit, quand dans Paris leur troupe se promène,
Aux fers de leurs chevaux de la cervelle humaine
Avec des cheveux blancs !
 
Ils montent à l’assaut des lois ; sur la patrie
Ils s’élancent ; chevaux. fantassins, batterie,
Bataillon, escadron,
Gorgés, payés, repus, joyeux, fous de colère,
Sonnant la charge, avec Maupas pour vexillaire
Et Veuillot pour clairon !
 
Tout, le fer et le plomb, manque à nos bras farouches ;
Le peuple est sans fusils, le peuple est sans cartouches ;
Braves ! c’est le moment !
Avec quelques tribuns la loi demeure seule.
Derrière vos canons chargés jusqu’à la gueule
Risquez-vous hardiment !
 
Ô soldats de décembre ! ô soldats d’embuscades
Contre votre pays ! Honte à vos cavalcades
Sur Paris consterné !
Vos pères, je l’ai dit, brillaient comme le phare ;
Ils bravaient, en chantant une haute fanfare,
La mort, spectre étonné ;
 
Vos pères combattaient les plus fières armées,
Le Prussien blond, le Russe aux foudres enflammées,
Le Catalan bruni ;
Vous, vous tuez des gens de bourse et de négoce !
Vos pères, ces géants, avaient pris Saragosse ;
Vous prenez Tortoni !
 
Histoire, qu’en dis-tu ? les vieux dans les batailles
Couraient sur les canons vomissant les mitrailles ;
Ceux-ci vont, sans trembler,
Foulant aux pieds vieillards sanglants, femmes mourantes,
Droit au crime. Ce sont deux façons différentes
De ne pas reculer.
 
III
 
Cet Homme fait venir, à l’heure où la nuit voile
Paris dormant encor,
Des généraux français portant la triple étoile
Sur l’épaulette d’or ;
 
Il leur dit : « Ecoutez, pour vos yeux seuls j’écarte
L’ombre que je répands ;
Vous crûtes jusqu’ici que j’étais Bonaparte,
Mon nom est Guet-apens.
 
C’est demain le grand jour, le jour des funérailles
Et le jour des douleurs.
Vous allez vous glisser sans bruit sous les murailles
Comme font les voleurs ;
 
Vous prendrez cette pince, à mon service usée,
Que je cache sur moi,
Et vous soulèverez avec une pesée
La porte de la loi ;
 
Puis, hourrah ! sabre au vent, et la police en tête !
Et main-basse sur tout,
Sur vos chefs africains, sur quiconque est honnête,
Sur quiconque est debout,
 
Sur les représentants, et ceux qu’ils représentent,
Sur Paris terrassé !
Et je vous paierai bien ! » - Ces généraux consentent ;
Vidocq eût refusé.
 
IV
 
Maintenant, largesse au prétoire !
Trinquez, soldats ! et depuis quand
A-t-on peur de rire et de boire ?
Fête aux casernes ! fête au camp !
 
L’orgie a rougi leur moustache,
Les rouleaux d’or gonflent leur sac ;
Pour capitaine ils ont Gamache,
Ils ont Cocagne pour bivouac.
 
La bombance après l’équipée.
On s’attable. Hier on tua,
Ô Napoléon, ton épée
Sert de broche à Gargantua.
 
Le meurtre est pour eux la victoire ;
Leur œil, par l’ivresse endormi,
Prend le déshonneur pour la gloire
Et les Français pour l’ennemi.
 
France, ils t’égorgèrent la veille.
Ils tiennent, c’est leur lendemain,
Dans une main une bouteille
Et la tête dans l’autre main.
 
Ils dansent en rond, noirs quadrilles,
Comme des gueux dans le ravin ;
Troplong leur amène des filles,
Et Sibour leur verse du vin.
 
Et leurs banquets sans fin ni trêves
D’orchestres sont environnés... -
Nous faisions pour vous d’autres rêves,
Ô nos soldats infortunés !
 
Nous rêvions pour vous l’âpre bise,
La neige au pied du noir sapin,
La brèche où la bombe se brise,
Les nuits sans feu, les jours sans pain.
 
Nous rêvions les marches forcées,
La faim, le froid, les coups hardis,
Les vieilles capotes usées,
Et la victoire un contre dix !
 
Nous rêvions, ô soldats esclaves,
Pour vous et pour vos généraux,
La sainte misère des braves,
La grande tombe des héros !
 
Car l’Europe en ses fers soupire,
Car dans les cœurs un ferment bout,
Car voici l’heure où Dieu va dire :
Chaînes, tombez ! Peuples, debout !
 
L’histoire ouvre un nouveau registre ;
Le penseur, amer et serein,
Derrière l’horizon sinistre
Entend rouler des chars d’airain.
 
Un bruit profond trouble la terre ;
Dans les fourreaux s’émeut l’acier ;
Ce vent qui souffle sort, ô guerre,
Des naseaux de ton noir coursier !
 
Vers l’heureux but où Dieu nous mène,
Soldats ! rêveurs, nous vous poussions,
Tête de la colonne humaine,
Avant-garde des nations !
 
Nous rêvions, bandes aguerries,
Pour vous, fraternels conquérants,
La grande guerre des patries,
La chute immense des tyrans !
 
Nous réservions notre effort juste,
Vos fers tambours, vos rangs épais,
Soldats, pour cette guerre auguste
D’où sortira l’auguste paix !
 
Dans nos songes visionnaires,
Nous vous voyions, ô nos guerriers,
Marcher joyeux dans les tonnerres,
Courir sanglants dans les lauriers,
 
Sous la fumée et la poussière
Disparaître en noirs tourbillons,
Puis tout à coup dans la lumière
Surgir, radieux bataillons,
 
Et passer, légion sacrée
Que les peuples venaient bénir,
Sous la haute porte azurée
De l’éblouissant avenir !
 
V
 
Donc les soldats français auront vu, jours infâmes !

 
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